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Shooting people #32.

« Faire de la photographie c’est provoquer la chance, » dit souvent Juyette. Provoquer la chance, ça veut dire se condamner à la scoliose du photographe en emportant son fotoapparat partout, faire du principe « si je porte un caleçon, c’est que je porte un appareil photo » un sacerdoce et aller traîner partout où c’est possible, souvent sans raison. Surtout sans raison.

On se bloque une soirée, on se prévoit un vague terrain de chasse et on part l’arpenter sans savoir ce qu’on y trouvera. On peut revenir sans avoir pris de photo, revenir avec une tonne de clichés que l’on ne gardera pas ou revenir après dix bornes de marche sur lesquelles on aura défouraillé que deux fois. Peu importe ce qui arrive, l’essentiel est de donner une chance à l’éventuel de se concrétiser, de hanter la ville jusqu’à échouer au milieu du pont Neuf, de repérer un cadrage, de prendre du recul en traversant la rue, de régler son exposition au cas où un truc dingue se produit et de ne pouvoir s’empêcher de penser que tout ça rendrait fort bien si les touristes se barraient pour ne laisser qu’une ou deux personnes mettre en valeur l’endroit.

Dans ce genre de moment, voir Japonais et voitures évacuer les lieux dans le même mouvement, distinguer une fille sortir de la pénombre aussi sûrement que si elle entrait en scène et investir la place comme si trois coups venaient d’être donnés donne une étrange impression d’avoir lancé un Ça tourne ! télépathique auquel répondent les éléments en s’accordant dans un étange balai de circonstances tombant justement juste, comme ce jour-là, comme s’ils cherchaient à recréer ce jour-ci.

Elle attend. Elle s’approche du lampadaire, le temps d’une seule photo, doublée parce qu’on n’a pas confiance en l’autofocus d’un vieux Sigma qui broute. Elle s’éclipse.

Et la ville reprend sa course.


Pont Neuf, Paris, 24 juillet.

 Bande-son : Isobel Campbell & Mark LaneganRevolver Part II

« Rien ne peut jamais marcher si l’on songe à tout ce qu’il faut pour que ça marche. »

Daniel Pennac

Zita Swoon @ le Zèbre de Belleville, Paris.

Forcément, quand t’as lu Pennac en boucle pendant toute ta jeunesse, mettre pour la première fois les pieds dans le Zèbre de Monsieur Malaussène, c’est déjà un événement en soi. L’émerveillement passé, posé sur la mezzanine avec un Bordeaux et l’Eos à l’affût devant toi, c’est Zita Swoon, son nouveau Big Blueville ― à paraître le 25 mars ― et son concept de band in a box, où le groupe n’est pas sur scène mais au milieu de la salle, qui te fait passer à l’enchantement. Oh, pas tout de suite, le set démarrant gentiment avec A Song Of 2 Humans, mais dès Me And Josie On A Saturday Night, tu sens les tensions de la salle s’envoler, laissant la place à une joie douillette et chaude. Ça explique peut-être l’espèce de pyjama qu’a revêtu le chanteur Stef Kamil Carlens. Tu es dans le ventre de la ville. Un cocon doux où tu arrêtes de courir, tu te poses et tu écoutes. Ton verre à la main, tu es si bien que tu en oublierais de descendre faire des photos. Thinking About You All The Time est magique. Ne pouvant fixer un point au loin comme le font les groupes sur scène, les Zita Swoon se regardent l’un l’autre, échangeant regard complices et sourires entendus. Ça ajoute du charme. C’est Amel Sera aux percus qui resplendit le plus, se tournant périodiquement vers tes voisins, manifestement de sa famille. Carlens, lui, tourne autour de son micro pour faire face, morceau après morceau, aux 360 degrés de public qui l’entourent. Conclu par un Big City spleenien, le set de 14 titres tantôt mordants, tantôt mous est passé vite. Alors que tout le monde sait qu’il y aura un rappel, Carlens livre un véritable au revoir avec présentation du groupe, « on est au bar si vous nous cherchez » et autres « on a des disques à vendre à l’accueil. » Ça te plaît. Ce n’est pas plus honnête que les groupes qui se barrent sur un timide good night parce qu’ils savent bien que leur public sait bien qu’ils vont revenir dans deux minutes, une affaire entendue, mais ça entretient la magie. Le rappel démarre avec Hot Hotter Hottest, mais le vrai point chaud, c’est un Stamina allongé, débridé et trippant sur lequel Carlens se met à danser et prendre de l’espace. Après un deuxième faux ― mais bien imité ― adieu, Zita Swoon revient une dernière fois pour Our Daily Reminders, plus intime mais idéal. C’est l’ipod que Carlens branche sur la sono qui clôt les débats avec The Lovecats de Cure. We move like cagey tigers / We couldn’t get closer than this, chante gros Robert. Oh oui alors.

Bande-son : Zita SwoonThinking About You All The Time (camera concert)