Autodiscobiographie #15.
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Sepultura ― Chaos A.D.#24 |
Mon premier vrai t-shirt de méchant est un « Third World Posse » de Sepultura racheté 20 balles en 3e au grand frère d’un pote, un black-métalleux poilu et déjà mué à qui il n’allait plus. Je l’ai toujours, grisâtre et perclus de trous au fond d’une armoire chez les parents1. À l’époque, je m’en étais autorisé l’achat parce que j’avais une cassette d’Arise dans mon étagère, justifiant ainsi mon statut d’amateur averti de thrash metal brésilien, un alibi incontestable face au scepticisme des autres. Parce que dans un collège, c’est toujours comme ça : tout groupe de fans juvénile, craignant d’être infiltré par l’ennemi, passe son temps à traquer les traîtres tapis en son sein en pratiquant à haute dose auto-émulation [« comment je suis trop plus fan que toi, mate j’ai appris la durée de tous les titres par cœur »] et interrogatoires type Gestapo [« ah ouais ? T'es fan ? Ah ouais ? Et pourquoi t'as attendu la fin de la journée pour aller acheter le nouvel album plutôt que de sécher le cours de français comme nous, bouffon ? »]. En détenant Arise, pas de problème, je pouvais arborer avec une certaine fierté l’artéfact rock n’roll pour lequel j’avais sacrifié le budget d’un mois sans qu’on doute une seconde de mon statut d’authentique. Top cool.
Cela dit, mon seul souvenir d’avoir écouté Arise plus de 10 secondes est lorsque nous vendîmes du boudin blanc grillé aux badauds à l’arrière du presbytère le 11 novembre 1992. Mais passons.
Parce qu’en vrai, ce qui m’a initialement séduit chez Sepultura, bien avant leur bruit musique, c’était leur S tribal. La frime sur un T-shirt2, le S tribal. Le reste passait moins bien. Donc lorsque, arrivé en seconde, alors que je rends visite à mes anciens potes de collège un samedi (j’ai entre-temps bougé de 60 bornes pour aller au lycée), le Lacaille me tend la cassette de Chaos A.D. fraîchement sorti, je la prends par réflexe, toujours pour justifier cet amourette graphique dissimulée sous une fausse appréciation musicale, mais sans grand espoir.
Ce que je ne sais pas, c’est qu’entre Arise et Chaos AD, Sepultura est passé du bruit à la musique, ce que beaucoup de leurs fans originels leur reprocheront3. En restant à peu près dans la même zone de décibels, le quatuor canalise toute son énergie dans une seule direction, comme un laser sonique. L’ouverture, un Refuse/Resist émergeant des battements en hélicoptère menaçant du cœur de Zion Cavalera ― filial fœtus de Max, chanteur hurleur ― enregistré à l’échographie et résonnant comme un hélicoptère menaçant volant au ralenti, est un cri de révolte hargneux, pas tant rapide que déjà survolté. De tout l’album, c’est le titre le plus connu, puisque je ne sais plus quelle pub de manga l’avait repris en bande-son autour de 1995-19984. Son titre donne le ton de l’album : Ici tout n’est question que de révolution, de refus du totalitarisme et des l’inégalités de ce Brésil corrompu dans lequel ont grandi Sepultura. Entre Propaganda [« Why don't you get a life and grow up? »], Slave New World (« Face / The enemy / Stare / Inside you / Control / Your Thoughts / Destroy / Destroy’em all » qu’en seconde on s’écrivait tous dans l’agenda), Biotech Is Gozilla (sur les manipulations génétiques), Manifest (sur les émeutes de la prison de Carandiru, réprimées dans le sang le 2 octobre 1992), la prise de position est évidente, les paroles compréhensibles5 et leurs phrasés hautement scandables. Entre animosité virile et enragée et intelligence du propos et de la compo, Chaos A.D. se pose au parfait point d’équilibre qui permettra à Sepultura de prendre une envergure considérable dans le hard-rock d’alors. Mais surtout, l’album voit poindre le virage que prendra franchement le combo trois ans plus tard. En filigrane presque imperceptible sur We Who Are Not As Others, mais avant tout dans l’hommage à cette tribu amazonienne se suicidant en masse plutôt que d’abandonner le coin de forêt dont on voulait l’exproprier, le folko-tribal Kaiowas, l’ovni de l’album, un instrumental acoustique enregistré sur fond de mouettes et véritablement incontournable. Ce titre deviendra un essentiel des concerts du groupe, qui le jouera en tapant sur des bidons comme des cinglés. Des années après, au bureau à l’école, on se passera encore sa version live à fond les manettes en tapant sur toutes les armoires pour bien que l’amphi d’à côté t’entende comme il faut.
Mais avant ça, Iron Maiden mis à part, Chaos A.D. est un des albums majeur de ma seconde, celui sur lequel je tombais d’accord avec le Gag’, mon jumeau hard-rock de l’époque, celui que j’irai acheter pour 160 balles en édition limitée dans une boîte en fer ― ornée du S ― contenant également un drapeau6 et trois titres bonus, dont l’énorme Policia, reprise en électrochoc du standard pop brésilien de Titãs. Avec tous les maillots de fouteballe jaunes et bleus que portait Sepultura dans les magazines de l’époque, je ne peux le dissocier de la coupe du monde 1994. Il me durera quelques années avant que je m’en lasse. La boîte en fer trône toujours sur mon étagère chez les parents, où elle est revenue après avoir servi de range-pognon pendant 7 ans à Metz. Le boîtier, lui, a toujours mon nom au marqueur écrit dessus, vestige de l’époque révolue où plutôt que de se pointer chez ses potes les mains dans l’ipod, on y traînait sa discographie. À ne plus porter de cartons de disques et écouter Justice et Mika, rien d’étonnant si les jeunes de maintenant ont de petits bras.
1 Pas le black-métalleux, hein, vous aurez compris.
2 En plus d’être la frime, le S tribal sur un T-shirt est également bien plus facile à ôter une fois que l’on a changé de goûts artistiques que son cousin germain le tatouage tribal.
3 Mais ça, on s’en fout un peu.
4 La date précise m’échappe.
5 Je précise, parce qu’en matière de thrash metal ce n’est pas toujours évident.
6 En sortant du magasin, des mecs se foutront de notre gueule pendant qu’on mate le drapeau, « ouah, c’est pour la raie du cul ! », bande de têtes de guiches, je sais pas pourquoi je m’en souviens, mais je m’en souviens.
Extraits
- #1 - Refuse/Resist
- #3 – Slave New World
- #5 – Kaiowas
- #6 – Propaganda
- #17 – Policia
Bonus
- La version de Kaiowas du Live Under A Pale Grey Sky enregistré en 1996 pour le dernier concert d’avec Max et sorti seulement en 2002. Ça valait largement les 8 ans d’attentes et avec ça mon pote, si l’amphi d’à côté t’entend pas comme il faut, je ne peux plus rien pour toi. À écouter toutefois après la version originale ci-dessus parce que sinon c’est gâcher.
Articles relatifs


8 octobre 2007 à 11:27
et si j’me souviens bien, dans le morceau caché ils sont tous morts de rires pendant genre 2 minutes ou quoi. Et des potes de mon frère (et lui avec sans doute) l’ont lancé en cours de bio (au collège) en mai quand il fait bien chaud et que toutes les fenetres sont ouvertes. La prof a sauté au plafond et se demandait qui étaient ces élèves qui rigolaient comme ça dehors au lieu d’être en cours ou en perm’. Elle regardait par la fenetre sans arret et était vraiment pas contente! Mais qu’est ce que ça devait etre drole :)
8 octobre 2007 à 11:29
L’effroi et la honte m’étreignent, j’avais oublié de causer de la piste cachée. Merci de la précision, gros ;)
8 octobre 2007 à 14:39
Salut. J’aime bien le principe de cette rubrique. Ce qui ne t’étonnera pas. Evoquer ainsi les disques qui t’ont marqués à la première personne, ça change des chroniques factuelles et un peu impersonnelles que l’on trouve souvent sur Internet. Je viens de lire aussi ce que tu écrivais sur les Guns il y a quelques jours. Il faut que je me plonge dans tes anciennes "autodiscobiograpies"…
8 octobre 2007 à 17:12
Ah c’est marrant, hein, sans avoir écouté un seul ou presque de tous ces disques dont tu parles, je revis toute une époque*, je suis captivée, je savoure ; bref, je ne m’en lasse pas, de ces autodiscobiographies… J’en deviendrais presque fan de metal - mais faut pas pousser quand même, hein, pardon. :)
*cette époque où, allez j’avoue, j’espère que tu ne m’en voudras pas, je regardais un peu bizarrement les fans de métal qui allaient souvent par deux avec leurs T-shirts bizarres en me disant "ils sont bizarres quand même, avec leur musique bizarre".
8 octobre 2007 à 20:21
kaiowa…. mes mains en souffrent encore… et je n’ai pas pu m’empecher de tapoter la table de mon bureau en l’ecoutant… mais pas trop fort sinon, je sens que des voisins de bureau vont me decouvrir sous un jour qu’ils n’imaginent meme pas.
Par contre un truc qui me choque, c’est que je me rends compte que tu en savais beaucoup plus que moi sur le Brésil à l’époque, que tu as rien dit, mais qu’au bout du compte, qui c’est qui y habite? c’est bibi ;)
9 octobre 2007 à 9:15
Ska> Merci bien. Un disque ça vit, on ne peut au final en parler comme il faut qu’une fois qu’on a vécu avec. On devrait chroniquer les albums au moins un an après leur sortie en fait, pas un mois avant. Plus j’avance dans l’ADB et plus je redécouvre mes disques, c’est assez intéressant.
Callisto> Le metal c’est bizarre, oui, et je crois que je n’en parlerai plus beaucoup parce que ça a fini par me passer. On a des étapes comme ça. [Et sinon, je me baladais aussi souvent par deux. C'est fou non ?]
ZPat> J’imagine bien le jour sous lequel ils ne t’imaginent pas, va. Je ne suis pas sûr qu’à l’époque j’en savais autant, mais je me suis beaucoup documenté cette semaine afin d’approfondir ce que je subodorais avant. Ton honneur est sauf :þ
9 octobre 2007 à 10:56
Ba ça existe encore des fans de Métal, y’en a plein les studios d’enregistrements (c’est pas un peu la classe de poster ça? alors que bon, j’y suis allée une fois dans ma vie…), avec les cheveux filasses et longs, tous noirs, des petites barbiches, la peau très blanche et 45 kg tout mouillé. Et bien sûr les T shirt qui vont avec.
[Et sinon, je dirais que tu te balladais plutot à 3]
9 octobre 2007 à 11:32
J’avais un ami qui écoutait du métal. Il avait les cheveux longs et un t-shirt de je ne sais quel groupe en "-a". J’arrivais pas à comprendre ce qu’il y avait de bien dans cette musique, mis à part faire chier ses parents (ce qui semblait être la seule préoccupation de mon pote). Plus tard, on m’a fait écouter Pantera, mais j’ai continué à montrer un hermétisme certain…
9 octobre 2007 à 11:52
Anne> Il est vrai que ça existe encore, et qu’ils ne sont pas tous gros. J’en ai vus il y a peu. Même si j’en croise moins souvent que des mécheux en slim kangourou.
Oui, trois, en effet. Je me sens surveillé, là :þ
Artypop> Souvent le nom de groupe est illisible, blindé de pentacles et croix à l’envers et se termine effectivement en -a. Pour ce metal-là [death, thrash et tous leurs petits amis], je ne cultive pas réellement d’affection, c’est toujours la même chose depuis que Black Sabbath, Metallica et Slayer ont inauguré le genre, il s’agit juste de beugler très fort de manière incompréhensible sur fond de guitare à une corde malmené et double pédale broyée. Bon exutoire de soirées adolescente au début, ces trucs-là lasse vite.
Le Sepultura donc il est question ici se détache par ses textes un peu plus recherchés [pas excessivement, bien sûr, mais beaucoup plus que ce qui se faisait avant] et ses mélodies accessibles aux moins violents, Pouvant aller jusqu’à séduire des amateurs normaux de rock normal. L’album suivant sera encore plus réussi sur cet aspect, on y reviendra.
Maintenant, aimer le metal ou pas… Je comprends ce que tu veux dire, je ne pense pas que tu aies loupé grand-chose. Pantera ne m’a jamais causé, Maiden je place ça comme un cas à part, au final avec le recul je me dis que je préfère largement le punk. Mais on ne se refait pas, hein ;)
9 octobre 2007 à 13:42
Je me souviens qu’à l’époque collège [en 3ème plus particulièrement], je m’etais mis à être fan d’Anthrax… Je n’ai écouté ce groupe que pendant l’année là, et dans mes souvenirs, ce n’est pas si bourrin que ça… Faudrait que je ré-écoute tiens pour voir. Mais les souvenirs sont des petits filous qui te font croire que tu pensais d’une certaine façon, alors que non, tu étais rien de plus qu’un petit con en perm avec ton balladeur cassette planqué dans le sac, prêt à le sortir à la moindre occasion que le pion tournait le dos, tout en faisant semblant de ranger des trucs dans ton cartable cuir noir que tu haissait mais que tes parents t’ont obligé à utiliser.
[Je te dois combien pour la séance psy-retour dans mon enfance?]
10 octobre 2007 à 11:56
Anthrax ? Mais t’es trop un terroriste toi en vrai. Je te conseille le réécoutage juste pour voir, le premier truc qui choque habituellement c’est de réaliser qu’on comprend très bien les paroles alors qu’à l’époque on n’entendait que du yaourt.
Tain vous n’aviez pas le droit d’écouter vos baladeurs en perm’ ?? Mais c’est trop des barbares ton collège !
[Et sinon moi aussi j'ai eu un cartable que je ne voulais pas porter, je compatis.]
Une pinte !